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Une réflexion sur le vivant

				

Résidence artistique à Santiago du Chili, 2025

Avec le soutient de l'Institut français du Chili et le programme « Echo », de l'Université Diego Portales et du nucleo FAIR

L’année passée, de septembre à novembre, j’ai eu la chance d’aller à Santiago du Chili pour une résidence artistique de deux mois. J’ai mené une recherche sur les marais de la commune de Quilicura (« los humedales de Quilicura »), une zone humide à quelques stations de métro du centre-ville de Santiago, grâce à la rencontre des collectifs locaux et des chercheur·euses qui s’engagent pour leur protection. Les zones humides sont des écosystèmes fragiles, mais pourtant majeures dans l’équilibre et le maintien de la biodiversité. Les Humedales de Quilicura sont menacés de disparition à cause de l’extraction intensive de l’eau par les industries depuis de longues années, et récemment par l’implantation massive de data-centers. Les intérêts funestes des entreprises s’agencent avec ceux des habitant·es de Quilicura, des collectifs de résistances, de tous les non-humains qui dépendent des humedales. C’est mon exploration de cet enchevêtrement fragile et hétéroclite que je propose de raconter. Le défi auquel fait face Quilicura vient principalement de l’implantation d’entreprises et de l’étalement urbain. L’artificialisation des sols et l’utilisation de la ressource en eau liées à ces deux phénomènes entraînent la disparition progressive des terres humides. Ce problème est devenu particulièrement manifeste depuis l’arrivée d’un data-center de Google, le cinquième centre construit sur les terres de la commune. Il consomme officiellement 50L d’eau à la seconde, gratuitement (comme prévu par la constitution chilienne de 1980) et sans réelle compensation (un jardin partagé à été planté par l’entreprise il y a quelques années, mais faute d’entretien, celui-ci a complètement périclité). Cependant, sa consommation réelle est estimée de 5 à 10 fois plus importante selon les associations locales. Le data-center de Google est le plus gros de la zone. Il est planté au milieu d’une vaste zone industrielle à l’est de la ville et bien distinctes des quartiers résidentiels. Des barrières hérissées de barbelées entour le bâtiment, dont il faut bien trente minute de marche pour en faire le tour, tandis des gardes surveillent les entrées. Le data-center utilise un système de refroidissement à l’eau, composé d’une boucle fermée et d’une autre ouverte. L’eau est pompée sur place ; elle s’évapore en nuage dense au-dessus des cheminées disposées régulièrement le long du bâtiment. Cette image là est frappante : la désertification des marais trouve une représentation directe dans la fumée blanche – un cloud, bien réel – qui s’élève dans les airs. Quilicura était autrefois une commune agricole ; avec l’étalement urbain la ville s’est transformée, de nombreuses zones pavillonnaires sont apparues, et de nouveaux habitant·es s’y sont installé·es. Le Cerro Renca sépare la ville du centre de Santiago. Depuis l’arrivée du métro il y a deux ans, c’est devenue beaucoup plus facile de s’y rendre. La zone est située sur un bassin, une formation géologique ancienne qui fut autrefois un lac. Les nappes phréatiques sont affleurantes, très proches de la surface. On peut voir tout autour les trois buttes qui font la fierté de Quilicura : el Cerro Renca, el Cerro Lo Ruiz, et el Cerro San Ignacio alimentent en eau les marais. Des artefacts de peuples pré-colombiens ont été trouvés sur place. Sur certaines céramiques figure les illustrations de pratiques qui avaient cour à cette époque, notamment l’utilisation de la totora (roseau) pour la vannerie, qui pousse en abondance dans les marais. Cet artisanat est toujours exercé aujourd’hui ; il est cependant fortement menacé par la disparition des zones humides. L’artiste et vannière Elisa Muñoz Méndez lutte pour la transmission de l’artisanat de totora à Quilicura ; elle est devenue une figure de la résistance socio-environnementale. Mais le cas de Quilicura n’est ni isolé, ni secret : j’ai pu rencontrer, en plus des associations et des activistes, de nombreux·ses chercheur·euses, architectes, biologistes, anthropologues, qui se mobilisent ou travaillent sur le sujet. La dernière victoire en date est en mai 2025 le classement de certaines parties des humedales (mais assez mystérieusement, pas le canal qui les alimentent) comme site protégé en vertu de la loi 21.202 sur les Humedales Urbanos. Cette loi est entrée en vigueur en décembre 2020.
Humedal de Quilicura, Octobre 2025
Mon travail de recherche s’est basé sur le concept d’« interdépendance ». Ce terme m’a servi de guide pour étudier les relations complexes et imbriquées entre les différent·es acteur·ices humain·es et non-humains du territoire, entre protection, utilisation ou exploitation. Mon objectif était de comprendre ce que certain·es philosophes du vivant essaient de nommer pour parler de l’enchevêtrement (maraña) du vivant, des écosystèmes et des actions des différentes espèces qui les peuplent. Édouard Glissant, Philippe Descola, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Baptiste Morizot et Vincianne Despret, ces penseur·euses qui appréhendent le vivant dans sa complexité, ont été mes principales sources de réflexion dans mon exploration du concept d’interdépendance. Je crois que nos relations, entre humain·es mais également avec les non-humains, sont profondément politiques, socialement construites, et impliquent des dynamiques de domination, de conflits, mais aussi de coopération, d’égalité et d’entraide. Je pense que ce concept est utile pour aborder le monde à venir, faire face aux bouleversements socio-climatiques qui transforment la terre sous nos pieds et qui obligent à repenser la vision du monde créée par la modernité occidentale. J’insiste sur le terme de socio-climatique pour signifier que les bouleversements climatiques ont des conséquences sociales importantes : accès aux ressources et à l’eau, migrations, tensions géopolitiques, délocalisation de la production et de la pollution… C’est dans ce sens là que je souhaite mettre en œuvre le concept d’interdépendance dans ma pratique artistique, y réfléchir collectivement, pour penser les manières de relationner et de composer (convivir) avec les autres vivants. Lors de cette résidence j’ai fait la connaissance de nombreuses personnes, engagées dans des groupes, organisations ou actions diverses – comme par exemple une troupe de théâtre amatrice – qui cherchent à sensibiliser, réclamer, éduquer ou mener des actions pour la protection des Humedales de Quilicura. Ces rencontres ont été le principal moteur de ma résidence. Une rencontre en menant à une autre, j’ai ainsi pu parcourir le réseau de liens tissés entre toutes ces personnes. Il n’y a pas un collectif unique qui défendrait unilatéralement la préservation des marais. Au contraire, c’est une constellation d’acteur·ices plus ou moins engagé·es et en lien les un·es avec les autres. Chacun·e participe à la hauteur de ses moyens et de son temps : retraité·es, employé·es de mairie ou de fondation de protection environnementale, travailleur·euses ou étudiant·es, quand certain·es s’engagent à temps presque plein, d’autres ne peuvent se libérer qu’après le travail. Les intérêts et les opinions sont parfois différentes, mais ils s’accordent sur la volonté forte de préserver le patrimoine naturel de la commune. La municipalité par exemple, est un acteur intéressant : ses positions peuvent être ambiguës, reflet des contradictions internes ou des divergences de point de vue. Les deux groupes que j’ai rencontrés et avec qui j’ai travaillé sont Corporación Ngen et Resistencia Socioambiental Quilicura (RSQ). Ces collectifs mènent de nombreuses actions d’éducation (interventions dans les collèges), des conférences ou des événements dans les humedales (des sorties photos, des marches...). I·els essaient de toucher un public varié. J’ai eu le plaisir d’aider Corporación Ngen à réaliser une fresque dans le Liceo bicentenario de Quilicura.
Mural dans le lycée bicentenaire de Quilicura, avec Corporación Ngen
RSQ a beaucoup œuvré pour la mise en application de la loi 21.202. Avant qu’une zone soit déclarée humedales urbanos il y a toute un processus administratif et légale qui prend un certain temps : il faut que la municipalité adresse une demande au ministère de l’environnement, en y joignant un dossier prouvant l’existence de terres humides (notamment par les espèces végétales qui y poussent). L’action des collectifs a été d’abord de constituer ce dossier, en enquêtant, en documentant et analysant la faune et la flore. Des biologistes et des photographes ont recensé méthodiquement toutes les espèces d’oiseaux, les mammifères et les plantes qui vivent à Quilicura. 86 espèces d’oiseaux ont été identifiées ! Après cette étape, il faut ensuite convaincre (faire pression même) la municipalité de faire la demande auprès du ministère. Ce qui peut prendre un certain temps. Et enfin au ministère de prendre en charge le dossier, au grand désarrois des propriétaires qui possèdent les marais, et qui rêvent à d’autre projet qu’une réserve naturelle. En parallèle de ces rencontres et exploration du territoire, j’ai poursuivi des recherches théoriques. J’ai essayé de les mettre en relation avec mes observations à Quilicura et mes travaux précédents. Ces recherches ont été présentées à trois reprises : deux fois sous forme de présentation orale, à l’Institut français de Santiago et à la Facultad de Arte, Architectura y Diseño (FAAD) de l’Université Diego Portales (UDP) – devant les étudiants en art ; une fois sur un format d’atelier, à l’Universidad Católica grâce au soutien du Nucleo FAIR (Future of AI Research), qui m’a aidé aussi à préparer la résidence. À l’Institut français, j’ai invité Rodrigo Vallejos, membre de RSQ, Germán Salazar et Lorena Antíman, membres de la Corporación Ngen, afin qu’ils puissent d’une part présenter leurs actions, et d’autre part intervenir sur ma présentation. C’était très important pour moi car je voulais confronter mes idées à leur expérience. Il s’agissait avant tout de donner de la visibilité et diffuser leurs actions et la situation des zones humides. Ce petit bout de crise climatique cristallise selon moi tous les enjeux de la catastrophe socio-environnementale en cours. Elle nous montre le besoin urgent de redéfinir nos modes d’existences. Cette zone humide, un marais que les gens ignorent et qualifient de friches ou de potrero (pâturage) (avec toujours ce fantasme que la nature à protéger est vierge et grandiose), est en fait un point hyper stratégique et transfrontalier, emprunté par les oiseaux migrateurs et oasis de vie pour de nombreuses espèces. Les humedales urbanos prennent plaisir à déborder des catégories que la science tente de leur assigner : humides en hiver mais secs en été, naturels mais urbains (c’est la définition même de urbanos !). Le lobby industriel de son côté veut continuer à exploiter les ressources gratuitement sans se soucier des conséquences sur le territoire. Pourtant ces conséquences l’affectera directement puisque les industries dépendent justement de l’eau dont elles vident les réserves. C’est particulièrement le cas des data-centers et du développement de l’intelligence artificielle qui y ajoute une dimension planétaire. Les data-centers connectent Quilicura au monde, reliant littéralement l’eau des marais à ma recherche Google, ici en France lorsque j’écris ces lignes ; ce qui fait de la catastrophe climatique un problème global, interconnecté (et non juste la somme de crises locales isolées). A cela s’ajoute encore l’urbanisme, la bétonisation et l’expansion d’un mode de vie moderne au détriment d’un autre ; des crises sanitaires à répétition, dénoncées par les collectifs tel que Corporació Ngen, mais malheureusement sans grande conséquence pour les responsables (la pollution de l’eau du canal, des incendies d’usines libérant des particules toxiques…). Et pour finir, des voisins qui s’organisent ; une loi pénible à appliquer et une municipalité en demi-mesure… Voilà la liste presque exhaustive pour une recette parfaite. La présentation de mes recherches à la FAAD UDP a été animée par la directrice du département Art, Andrea Josch, ainsi que l’architecte Serena Dambrioso, qui travaille déjà sur les data-centers de Quilicura, et avec qui j’avais commencé à travailler sur le sujet. On peut dire que les marais, en bonne intelligence, s’entourent de nombreuses pratiques (et pratiquant·es) transdisciplinaires. J’ai structuré ma présentation en six chapitres, qui proposent un parcours de pensée sur le thème de l’interdépendance. Chaque chapitre constitue un prisme d’approche des problématiques liées à cette notion. Ces sujets sont bien-sûr tous complémentaires, j’ai donc voulu les relier ensemble sous la forme d’une carte ou d’un chemin, en réalité un rhizome (je prends le concept directement à Gilles Deleuze et Félix Guattari) afin que l’on puisse naviguer d’un chapitre à l’autre assez librement.
Voici les six chapitres : 1) Raison et sensibilité, où je parle de crise de sensibilité du vivant, et de critique de la raison quand elle est au service d’une rationalisation qui nous coupe de nos sens et perception. Je parle du problème de la carte, et de sa représentation par le haut du territoire, qui ne dit jamais les relations et dépendances qui existent dessus. L’importance des marais ne dépend pas de leur superficie, mais bien plus du nombre et surtout de la qualité des liens qui s’y nouent. 2) Nature et Culture, où en reprenant le travail de Descola, j’aborde le problème de l’opposition entre nature et culture et ses implications sur les relations entre humains, et entre humains et non-humains. Outre la domination des humains sur la nature cette séparation propre à la modernité a aussi produit une grande indifférence pour le vivant. C’est cette relation à la fois d’exploitation et de rejet en dehors des préoccupations humaines qui permet l’exploitation des humedales. Après tout, ce n’est qu’une friche, et tant pis pour les oiseaux. 3) Crises des vivants, où je reviens sur l’idée du premier chapitre, en y apportant le regard du philosophe Baptiste Morizot. L’enjeu est de faire revenir cet ensemble disparate qu’on appelle « Nature » à l’intérieur de notre monde perceptif, affectif et politique. La documentation, les actions pédagogiques, les sorties photo, les randonnées qu’organisent RSQ et Corporación Ngen participent à ce mouvement. 4) Dégel du paysage et frontière en transformation, où je pique une expression de Bruno Latour pour remettre en mouvement, une fois la sensibilité retrouvée, un espace dans lequel les interdépendances se créent. 5) Corps cyborgs et identités rhizomiques, où on poursuit la déconstruction des notions de frontières et de limites, pour nous découvrir comme des êtres aux contours flous, des êtres hybrides. C’est à partir de là que les choses deviennent intéressantes. Les humedales sont au cœur d’un réseau de relations dans lequel interviennent de nombreuses personnes. Leur identité ne peut pas être séparée ni des animaux qui les peuplent, nomades ou sédentaires, ni des artisans de totora, ni des data-centers qui plongent leurs tuyaux dans la terre et font des marais un être cyborg, dépassant les catégories du naturel ou de l’artificiel. C’est tout l’intérêt du qualificatif « urbanos » des humedales ; la loi reconnaît l’existence d’un espace dit naturel au milieu d’un espace artificialisé (la ville), ou plutôt son existence inséparable du milieu urbain. La loi propose de cette façon une identité composite. 6) Devenir-diplomate et politique des relations, où fort de la découverte de nos interdépendances, je demande comment concevoir de bonnes relations et identifier les entités néfastes. C’est essentiel, car il ne suffit pas de prendre en compte tous les protagonistes pour que tout se passe bien. À Quilicura on se demande si les usines peuvent être incluses dans le réseau de relations – à condition de participer à l’effort de préservation – ou si elles doivent en être exclues, car il n’y a pas d’équilibre ni de bonne entente possible entre elles et les autres acteur·ices du territoire. Si j’utilise tous ces mots emmêlés, c’est parce que j’ai envie d’explorer une vision des choses qui embrasse la complexité du monde. Des personnes comme Édouard Glissant, qui est écrivain, philosophe et poète, ou Silvia Rivera Cusicanqui, qui est une sociologue bolivienne, sont à ce titre très inspirantes. L’entreprise la plus importante de Descola a été de remettre en cause l’opposition historique Nature/Culture. Cette conception binaire et fonctionnaliste du monde structure toute la société moderne ; elle produit des effets sociaux et politiques : en se situant en dehors et au-dessus, certains humains ont pu considérer la Terre comme un objet. Cela a justifié l’exploitation de la nature, mais également la domination sur certains groupes humains considérés comme plus proches de la nature ; « les êtres et les choses existant à l’état brut et spontané qu’il fallait mettre au travail et discipliner - les “sauvages”, les pauvres, les terres supposément vierge à conquérir » écrit Descola.[1] Le dégel du paysage[2] est ce moment où le paysage cesse justement d’en être un. Ce n’est plus un simple décor de carte postale, mais un (mi)lieu de vie dans lequel les vivants sont plongés, faits de la même terre que celle sous leurs pieds. Le dégel du paysage c’est quand la nature cesse d’être une idée lointaine et séparée de l’existence humaine, pour l’entraîner avec elle dans le torrent des vivants. Dans ce milieu, ce n’est plus l’espace que j’occupe qui importe, mais avec qui j’interfère, tisse des relations, crée des dépendances. Au lieu de me considérer comme un être aux contours finis, je me mets à penser en superposition, en empiétement même. De qui ai-je besoin pour vivre ? Quelles conséquences produis-je ? Qui a besoin de moi pour vivre ? Dans un tel enchevêtrement, que signifie alors une limite, une frontière, la propriété ? L’écrivaine Léna Balaud utilise cette jolie expression quand elle demande “A qui doit-on la vie ?” Elle répond alors “une anarchie de faiseurs de monde”.[3] Édouard Glissant emprunte le concept de rhizome à Deleuze & Guattari, pour proposer une identité rhizome. Il dit : “Avoir une identité, ce n’est pas avoir une souche unique. Ça peut être avoir plusieurs racines, avoir ce que Deleuze et Guattari appelaient un rhizome. C’est-à-dire des racines qui poussent à la rencontre d’autres racines. Et par conséquent il est possible de concevoir que l’identité ce n’est pas un isolement, un renfermement. Ça peut être un partage.”[4] On peut imaginer des identités qui sont des rhizomes, ou des nœuds de relations, qui se renforcent au contact des autres, mais aussi que ces identités sont faites de fragments multiples, de choses partagées avec les autres êtres vivants. Par exemple qu’est ce que partage l’oiseau Siete color de l’Humedal O’Higgins avec Rodrigo, l’activiste de RSQ qui passe sa vie là-bas ? Une fois que ses relations ont été identifiées, on se demande alors comment vivre dans un monde à nouveau rempli ? Comment convivir avec les autres ? On m’a raconté à Quilicura une histoire sur le canal Las Cruces qui illustre bien ce problème. Pour éviter des inondations dans la commune, le Service des œuvres hydrauliques a pour mission de nettoyer le canal. On sort de grosses machines et toute la végétation est dégagée assez efficacement. Les artisans de totora, les totoreres, s’y sont fortement opposés, car cela signifie la destruction des roseaux dont i·els se servent au quotidien. La municipalité s’est retrouvée malgré elle à devoir faire la diplomatie entre les deux camps. Il a fallu finalement nettoyer le canal à la main et laisser les machines de côté. La municipalité a joué le rôle d’une « diplomate des interdépendances ». Elle s’est mise au service non pas d’un camp ou d’un autre, mais de la bonne entente entre les différentes parties. Le philosophe Baptiste Morizot imagine le rôle d’une telle diplomate, engagée dans “une communauté d’importance”, qu’il décrit comme étant “le branchement fragile entre des collectifs interdépendants de vivants humains et non humains, qui ont en commun que l'habitabilité de leur milieu de vie partagé leur importe.”[5] A Quilicura l’eau est une ressource critique, autour de laquelle s’agrègent les intérêts de nombreux·ses acteur·ices humai·es et non-humain·es. La question se pose alors de savoir si oui ou non il est possible de composer avec tout le monde. Avec les data-centers qui demandent encore et toujours plus d’eau, les oiseaux ou les coïpos qui vivent dans le marais, les associations de défense de l’environnement, et les habitant·es de la commune dont beaucoup ignorent le problème… Les avis divergent entre les collectifs de résistance : est-il possible de trouver un accord de bonne entente avec Google ? Et même si les associations et les entreprises finissent par s’entendre, qui portera la voix des vivant·es qui n’en ont pas ? Toutes ces questions qui m’ont habité pendant ces deux mois trouveront sûrement leur réponse grâce à l’engagement au long cours des habitant·es de Quilicura. De mon côté, j’ai bien dû prendre quelques parties. Mon travail avec RSQ et Corporación Ngen a conduit à la réalisation d’une fresque, en triptyque mobile (sur trois planches de bois de 0,8 x 1,4 m chacune), qui servira de support lors des événements organisés pour la défense des humedales. Le premier a été le Congresso Socioambiental qui s’est tenu fin-novembre dans le lycée bi-centenario de la commune. J’ai souhaité représenter toutes les personnes, les entités (comme el Estero Las Cruces ou les data-centers) et les activités que j’ai rencontrées ou dont on m’a parlé durant mon enquête, pour proposer une image de l’enchevêtrement. La peinture est donc un support de recherche et un moyen de communication. La composition en triptyque de la fresque a grandement déterminé la composition de la scène. Il y a une sorte d’opposition entre les protagonistes du panneau droit : coïpos, oiseaux (el tagua fronte rojo, el garza cuca, el pato rana pico delgado avec son bec bleu, el perrito qui paille comme un petit chiot…), activistes brandissant la loi 21.202 sur les Humedales Urbanos d’un côté, et, sur le panneau gauche, le bâtiment de Google que j’ai interprété en machine monstrueuse, un peu malgré moi il faut dire, car il était difficile de représenter tous les bâtiments qui occupent la large zone industrielle – ceux qui exploitent l’eau des nappes phréatiques. Le volet central, enfin, représente une scène de vie presque paisible, mon image mentale des marais vidés de leurs belligérants (si on met de côté incendies fréquents, animaux morts et terres asséchées…). On peut y voir des activités telles que la coupe de totora, et au centre el Estero Las Cruces, le canal qui alimente une partie des marais. Au fond j’ai représenté les trois cerros, surplombé bien-sûr de la Cordillère des Andes, certainement la présence la plus importante de tout le pays.
Quilicura, acrylique sur bois, 140 x 240 cm, 2025.
J’aimerais poursuivre ce travail, notamment en continuant d’interroger le terme de frontière. C’est un vaste domaine de réflexions qui dépasse largement l’écologie pour s’étendre aux études décoloniales, à l’idée des cultures qui se « créolisent » (Glissant), aux études de genre et théories queer qui remettent en cause l’ordre binaire du monde, de la même manière que les biologistes montrent les limites de la notion d’espèce et des catégories pour parler de l’inextricabilité du vivant, des phénomènes de la vie en transformation continue ; la vie qui échappe toujours à l’essentialisation, au gel ou l’immobilisation par des frontières définis et strictes, certes faciles à représenter, mais aussi à contrôler, à dominer, à exploiter. En tant qu’artiste, ce qui m’intéresse est de réussir à mettre en application mes idées. J’ai la conviction qu’il ne s’agit pas d’une simple mise en pratique, mais d’une manière tangible et très réelle de réfléchir et d’inventer des sensibilités nouvelles (avec aussi ses faiblesses et ses déceptions parfois de ne pas être à la hauteur de ses idées). J’ai eu la chance de me trouver à la FAAD au moment d’un échange avec l’Université de Leiden, aux Pays-Bas. J’ai pu participer aux groupes de travail, et un embryon de projet de recherche est né, qui croise amphibiens et théorie queer. Les amphibiens sont par excellence les animaux des terres humides, ni poisson ni terrien, animaux qui chevauchent une frontière en dévoilant sa perméabilité. Cela serait sans doute une suite intéressante, qui prendrait place aux Pays-Bas, pays lui-même amphibien sans se l’avouer, construit contre la mer sur un gigantesque humedal… Pour finir, je laisse la·e lecteur·ice avec cette photo des humedales et ce drôle de pont en béton, dont la légende sera cette énonciation d’Édouard Glissant : “J’appelle poétique de la relation ce possible de l’imaginaire qui nous porte à concevoir la globalité insaisissable d’un tel chaos-monde, en même temps qu’il nous permet d’en relever quelque détail, et en particulier de chanter notre lieu, insondable et irréversible.”[6] Tanguy Pitavy

Merci à Nicolas Diaz et Matilde Grass du nucleo FAIR, Serena Dambrioso, Andrea Josch, Alejandra Celedon et Magdalena Bustamante de la FaAAD UDP, Léa Le Cloarec et Laurent Bogen de l'Institut Français, ainsi que Marina Otero Verzier, pour leur accompagnement et leur aide.

Notes

Una reflexión sobre lo vivo

				

Residencia artística en Santiago de Chile, 2025

Con el apoyo del Instituto francés de Chile, y la becha « Echo », de la Universidad Diego Portales y del nucleo FAIR

El año pasado, de septiembre a noviembre, tuve la oportunidad de viajar a Santiago de Chile para una residencia artística, con una beca del Instituto Francés. Realicé una investigación sobre los humedales del municipio de Quilicura, a pocas paradas de metro del centro de Santiago, gracias al encuentro con colectivos locales e investigadores comprometidos con su protección. Los humedales son ecosistemas frágiles, muy relevantes para el equilibrio y el mantenimiento de la biodiversidad y están amenazados de desaparecer debido a la extracción intensiva de agua por las industrias, y recientemente por la instalación masiva de centros de datos. Los intereses funestos de las empresas se entrelazan con los de quienes habitan en la comuna de Quilicura, los colectivos de resistencia y todes les seres no humanes que dependen de los humedales. Mi exploración es un enmarañado frágil y heterogéneo que voy a contar a continuación. El reto al que hace frente Quilicura proviene principalmente de la instalación de empresas y la expansión urbana. La artificialización de los suelos y el uso del recurso hídrico asociados a estos fenómenos están causando la desaparición progresiva de los humedales. Este problema se volvió particularmente obvio desde el aparecimiento de un data center de Google, el quinto construido sobre las tierras de la comuna. Consume oficialmente 50 litros de agua por segundo, sin costo alguno (como lo establece la constitución chilena de 1980) y sin compensación efectiva (la empresa plantó un huerto comunitario hace algunos años, pero por falta de cuidado desapareció). Sin embargo, su consumo real se estima entre 5 y 10 veces más, según las asociaciones locales. El data center de Google es el más grande de la zona. Está emplazado en una vasta zona industrial al este de la ciudad y bien separado de los barrios residenciales. Alambradas erizadas de púas rodean el edificio, que requiere unos treinta minutos caminando para darle la vuelta completa, mientras guardias vigilan las entradas. El centro de datos emplea un sistema de enfriamiento por agua, compuesto por un circuito cerrado y otro abierto. El agua se bombea in situ; se evapora en una densa nube sobre las chimeneas dispuestas regularmente a lo largo del edificio. Esta imagen es impactante: la desertificación de los humedales encuentra una representación directa en el humo blanco — a cloud, muy real— ascendiendo por el cielo. Quilicura fue en su origen una comuna rural. Con la expansión urbana, la ciudad se transformó: surgieron numerosos barrios residenciales y llegaron nueves habitantes. El Cerro Renca separa la ciudad del centro de Santiago; desde que llegó el metro hace dos años, es mucho más fácil llegar allá. El municipio de Quilicura se encuentra en una cuenca, una formación geológica antigua que alguna vez fue un lago. Las napas freáticas son superficiales. Se puede ver alrededor los tres cerros que dan a Quilicura su orgullo: el Cerro Renca, el Cerro Lo Ruiz, y el Cerro San Ignacio alimentan los humedales con agua. Se han encontrado en la zona artefactos de pueblos precolombinos. En las cerámicas se ilustran prácticas de la época, como el uso de la totora para la cestería, que crece en abundancia en los humedales. La artesanía se practica todavía, aunque está gravemente amenazada por la desaparición de los humedales. La artista y tejedora Elisa Muñoz Méndez lucha para transmitir la artesanía de la totora en Quilicura; se ha convertido en una figura de la resistencia socioambiental. Sin embargo, el caso de Quilicura no es ni aislado ni secreto: conocí, además de las asociaciones y activistas, a numeroses investigadores, arquitectes, bióloges y antropóloges que se movilizan o trabajan sobre el tema. La última victoria es la de mayo de 2025: ciertas partes de los humedales (aunque misteriosamente, no el canal que los alimenta) fueron declaradas sitio protegido en virtud de la ley 21.202 sobre los Humedales Urbanos. Esta ley entró en vigor en el país en diciembre de 2020.
Humedal de Quilicura, Octobre 2025
El concepto de 'interdependencia' fue clave en mi investigación. Esta palabra me guió para estudiar las relaciones complejas y entrelazadas entre les actores humanes y no humanes del territorio, entre protección, uso o explotación. Mi objetivo era comprender lo que algunos filósofes buscan conceptualizar, hablando de la maraña del vivo, de los ecosistemas y de las acciones de las distintas especies que los habitan. Édouard Glissant, Philippe Descola, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Baptiste Morizot y Vinciane Despret, pensadores que hablan del vivo en toda su complejidad, fueron mis principales fuentes de reflexión en la exploración del concepto de interdependencia. Creo que nuestras relaciones son profundamente políticas, socialmente construidas, e implican dinámicas de dominación, de conflicto, pero también de cooperación y de igualdad. Pienso que es un concepto útil para abordar el mundo por venir, enfrentar los trastornos socio-climáticos que transforman la tierra bajo nuestros pies y que nos obligan a repensar la visión del mundo creada por la modernidad occidental. Insisto en el término socio-climático para señalar que los trastornos climáticos tienen profundas consecuencias sociales: acceso a los recursos y al agua, migraciones, tensiones geopolíticas, deslocalización de la producción y de la contaminación… En este sentido, deseo aplicar el concepto de interdependencia en mi práctica artística, y reflexionar colectivamente para pensar cómo relacionarnos y convivir con otres seres vives. Durante mi residencia, conocí a muchas personas comprometidas en grupos, organizaciones o acciones diversas —como un grupo de teatro aficionado— que buscan sensibilizar, reclamar, educar o llevar a cabo acciones para la protección de los humedales de Quilicura. Estos encuentros fueron el motor de mi residencia. Un encuentro llevó a otro, y así pude recorrer la red de vínculos tejidos entre todas estas personas. No hay un único colectivo defendiendo unilateralmente la preservación de los humedales. Al contrario, es una constelación de actores más o menos comprometidos y en relación con los demás. Cada une participa según sus medios y su tiempo: jubilades, empleades municipales o de fundaciones de protección ambiental, trabajadores o estudiantes; mientras algunos se comprometen casi a tiempo completo, otros solo pueden hacerlo después del trabajo. Los intereses y las opiniones a veces difieren, pero coinciden en la fuerte voluntad de preservar el patrimonio natural del municipio. La administración municipal, por ejemplo, es un actor interesante: sus posiciones pueden ser ambiguas, reflejo de las contradicciones internas o las divergencias. Los dos grupos con los que colaboré son Corporación Ngen y Resistencia Socioambiental Quilicura (RSQ). Estos colectivos llevan a cabo numerosas acciones de educación, como, por ejemplo, prevención en las escuelas, conferencias y eventos en los humedales, jornadas de fotografía, caminatas, entre otras, intentando llegar a un público diverso. Tuve el placer de ayudar a la Corporación Ngen a realizar un mural en el Liceo Bicentenario de Quilicura.
Mural en el liceo bicentenario de Quilicura, con Corporación Ngen
RSQ ha trabajado activamente para lograr la aplicación de la ley 21.202, esto porque para que una zona sea declarada humedal urbano existe un proceso administrativo y legal que lleva tiempo: la municipalidad debe enviar una solicitud al Ministerio del Medio Ambiente, adjuntando un expediente para probar la existencia de tierras húmedas (especialmente por las especies vegetales que crecen). La acción de los colectivos consistió, en primer lugar, en elaborar este expediente, investigando, documentando y analizando la fauna y la flora. Bióloges y fotógrafes identificaron metódicamente todas las especies de aves, mamíferos y plantas que habitan en Quilicura. ¡Se identificaron 86 especies de aves! Entonces, es necesario convencer (y presionar también) a la municipalidad para que presente la solicitud al ministerio, lo que puede llevar mucho tiempo. Finalmente, el ministerio debe hacerse cargo del expediente, para gran disgusto de los propietarios de los humedales, que tienen el sueño de que sus terrenos sean útiles para la construcción más que para declararlos reserva natural. Al mismo tiempo seguí desarrollando mi investigación para poder compartirla con diversos públicos: en el Instituto Francés de Santiago y en la Facultad de Arte, Arquitectura y Diseño (FAAD) de la Universidad Diego Portales (UDP); además de realizare un taller en la Universidad Católica, gracias al apoyo del Núcleo FAIR (Future of AI Research). En el Instituto Francés invité a Rodrigo Vallejos, miembro de RSQ, y a Germán Salazar y Lorena Antíman, miembros de la Corporación Ngen, para que pudieran, por un lado, presentar sus acciones y, por otro, intervenir en mi presentación. Era muy importante para mí, pues quería intercambiar mis ideas con su experiencia. El objetivo era visibilizar y difundir sus acciones y la situación de los humedales. Este fragmento de la crisis climática cristaliza, en mi opinión, todos los desafíos de la catástrofe socioambiental en curso. Nos muestra la necesidad urgente de redefinir nuestros modos de existencia. El humedal, una marisma que la gente ignora y califica de erial o potrero (siempre con el fantasma de que la naturaleza debe ser virgen y grandiosa), es en realidad un punto hiper estratégico y transfronterizo, recorrido por aves migratorias y oasis de vida para numerosas especies. Los humedales urbanos disfrutan desbordando las categorías que la ciencia intenta asignarles: húmedos en invierno pero secos en verano, naturales pero urbanos. El lobby industrial, por su parte, quiere seguir explotando los recursos gratuitamente, sin preocuparse por las consecuencias en el territorio. Sin embargo, estas consecuencias lo afectarán directamente, ya que las industrias dependen precisamente del agua que están agotando. Esto es particularmente cierto en el caso de los data centers y el desarrollo de la inteligencia artificial, que añade una dimensión planetaria al problema. Los data centers conectan Quilicura con el mundo, vinculando literalmente el agua de los humedales a mi búsqueda en Google, aquí en Francia, escribiendo estas líneas; esto hace de la catástrofe climática un problema global e interconectado y no solo la suma de crisis locales aisladas. Asimismo se añade el urbanismo, la hormigonización y la expansión de un modo de vida moderno en detrimento de otro; crisis sanitarias recurrentes, denunciadas por colectivos como Corporación Ngen, pero lamentablemente sin consecuencias para los responsables (la contaminación del agua del canal, incendios en fábricas que liberan partículas tóxicas, etc.). Y, para terminar, vecines que se organizan; una ley tediosa para poner en aplicación y una gestión municipal ambivalente. He aquí la lista casi exhaustiva para una receta perfecta. La presentación de mis investigaciones en la FAAD UDP fue comentada por Andrea Josch, directora de la Escuela de Arte, y por la arquitecta Serena Dambrioso, que ya trabajaba investigando los data centers de Quilicura y con quien empecé a tratar el tema. Se puede decir que los humedales se rodean de numerosas prácticas (y practicantes) transdisciplinarias. Estructuré mi presentación en seis capítulos, que proponen un recorrido de pensamiento sobre el tema de la interdependencia. Cada capítulo forma un prisma de enfoque de las problemáticas vinculadas a esta investigación. Estos temas son, por supuesto, todos complementarios. Entonces quise relacionarlos en forma de mapa o camino, en realidad un rizoma (tomó el concepto directamente de Gilles Deleuze y Félix Guattari), para que se pueda navegar de un capítulo a otro con libertad.
Los seis capítulos son: 1) Razón y sensibilidad, donde hablo de la crisis de sensibilidad (o de percepción) hacia lo vivo y de la razón que nos aleja de nuestros sentidos. Hablo del problema del mapa y de su representación desde arriba del territorio, que nunca muestra las relaciones y dependencias que existen en él. La importancia de los humedales no depende de su superficie, sino de la cantidad y, sobre todo, de la calidad de los vínculos que se tejen. 2) Naturaleza y Cultura, gracias al trabajo de Descola, trato del problema de la oposición entre naturaleza y cultura, y sus implicaciones en las relaciones entre humanes, y entre humanes y no humanes. Más allá de la dominación de les humanes sobre la naturaleza, esta separación propia de la modernidad también ha producido una gran indiferencia hacia lo vivo. Es esta relación de explotación y rechazo —fuera de las preocupaciones humanas— la que permite la explotación de los humedales. Al fin y al cabo, no es más que un erial, y peor para los pájaros. 3) Crisis de los vivos, aquí tomó la idea del primer capítulo, incorporando la mirada del filósofo Baptiste Morizot. Su desafío es devolver ese conjunto heterogéneo que se llama «Naturaleza» dentro de nuestro mundo perceptivo, afectivo y político. La documentación, las acciones pedagógicas, las salidas fotográficas y las caminatas que organizan RSQ y Corporación Ngen participan de este movimiento. 4) Deshielo del paisaje y fronteras en transformación, donde retomo una expresión de Bruno Latour para poner en movimiento, donde la sensibilidad permite un espacio donde se crean las interdependencias. 5) Cuerpos cyborg e identidades rizomáticas, donde continúo la deconstrucción de las nociones de frontera y límite, para descubrirse como seres de contornos borrosos e híbrides. Es desde aquí que las cosas se vuelven interesantes. Los humedales están en el corazón de una red de relaciones en la que intervienen muchas personas. Su identidad no puede separarse ni de los animales que los habitan, ya sean nómadas o sedentarios, ni de los artesanos de la totora, ni de los data centers que hunden sus tuberías en la tierra y convierten a los humedales en un ser cyborg, superando las categorías de lo natural o lo artificial. Es el interés del calificativo “urbanos” de los humedales: la ley reconoce la existencia de un espacio "natural" en medio de un espacio artificializado (la ciudad), o más bien su existencia indivisible del entorno urbano. La ley propone así una identidad compuesta. 6) Volverse diplomático y política de las relaciones, fortalecido por el descubrimiento de nuestras interdependencias, pregunto cómo concebir buenas relaciones e identificar las entidades negativas. Es esencial, porque no basta con tener en cuenta a todos los protagonistas para que todo funcione bien. En Quilicura, se debate si las fábricas pueden incluirse en la red de relaciones —a condición de que participen en el esfuerzo de preservación— o si deben ser excluidas, porque no hay equilibrio ni buena convivencia posible entre ellas y los otros actores del territorio. Tras todas estas palabras enredadas, quiero explorar una visión que abrace la complejidad del mundo. Personas como Édouard Glissant, escritor, filósofo y poeta martiniqués, o Silvia Rivera Cusicanqui, socióloga boliviana, son en este sentido muy inspiradores. El aporte más significativo de Descola fue deconstruir la oposición entre la naturaleza y la cultura. Esta concepción binaria y funcionalista del mundo estructura toda la sociedad moderna; produce efectos sociales y políticos profundos: situándose afuera y arriba, donde el ser humano pasó a considerar la Tierra como un objeto. Eso justificó la explotación de la naturaleza, pero también la dominación sobre ciertos grupos humanos considerados más cercanos a la naturaleza: «los seres y las cosas que existían en estado bruto y espontáneo, y que había que poner a trabajar y disciplinar —los ‘salvajes’, los pobres, las tierras supuestamente vírgenes por conquistar», escribe Descola[1]. El deshielo del paisaje[2] es ese momento en que el paisaje deja precisamente de serlo. Ya no es un simple escenario de postal, sino un ambiente en el que les seres vives están inmersos, hechos de la misma tierra que la que está bajo sus patas. El deshielo del paisaje ocurre cuando la naturaleza deja de ser una idea lejana y separada de la existencia humana, arrastrándola en el torrente de lo vivo. En este medio, ya no importa tanto el espacio que yo ocupo, sino con quién interfiero, me relaciono, y genero dependencias. En vez de considerarme como un ser con límites fijos, empiezo a pensarme en superposiciones, en mezcla, en intrusión o invadimiento. ¿De quién dependo para vivir? ¿Qué consecuencias produzco? ¿Quién depende de mí para vivir? En tal maraña ¿qué significan entonces un límite, una frontera, la propiedad? La escritora Léna Balaud usa una frase muy linda cuando pregunta “¿A quién le debemos la vida?” Y responde: “A una anarquía de hacedores de mundo”.[3] Édouard Glissant retoma el concepto de rizoma de Deleuze y Guattari para proponer una identidad-rizoma, señalando que “Tener una identidad no significa tener una sola raíz. Puede ser tener varias raíces, tener lo que Deleuze y Guattari llamaron un rizoma: raíces que crecen al encuentro de otras raíces. Entonces, es posible concebir que la identidad no sea aislamiento ni encierro, sino compartir.” [4] Podemos imaginar identidades que son rizomas, o nudos de relaciones, que se fortalecen al contacto con los demás, así también que esas identidades están hechas de fragmentos múltiples, de cosas compartidas con otros seres vivos. Por ejemplo, ¿qué comparte el pájaro Siete colores del Humedal O’Higgins con Rodrigo, el activista de RSQ que pasa su vida acá? Una vez identificadas estas relaciones, surge la pregunta ¿cómo vivir en un mundo nuevamente lleno? ¿Cómo convivir con los demás? En Quilicura me contaron una historia sobre el Estero Las Cruces que ilustra bien este problema. Para evitar inundaciones en la comuna, el Servicio de Obras Hidráulicas tiene la misión de limpiar el canal. Se sacan máquinas grandes y toda la vegetación se despeja de manera bastante efectiva. Les artesanes de la totora se opusieron fuertemente, porque esto significaba la destrucción de las plantas que usan a diario. El municipio, sin quererlo, tuvo que hacer diplomacia entre ambos grupos. Finalmente, el canal fue limpiado a mano y las máquinas dejadas de lado. El municipio asumió el papel de «diplomático de las interdependencias». No se puso al servicio de un lado u otro, sino de la buena convivencia entre las diferentes partes. El filósofo Baptiste Morizot imagina el papel de tal diplomático, comprometido en una «comunidad de importancia», que describe como “la frágil conexión entre colectivos interdependientes de seres vivos humanos y no humanos, que tienen en común que la habitabilidad del entorno de vida que comparten les importa.”[5] En Quilicura, el agua es un recurso crítico en torno al cual se agrupan los intereses de numerosos actores humanes y no humanes. Suscita el dilema de saber si se puede componer con todos. O sea con los data centers que exigen cada vez más agua, los pájaros o los coipos que viven en el humedal, las asociaciones de defensa del medio ambiente, y les habitantes de la comuna, donde muchos ignoran el problema. Las opiniones divergen dentro de los colectivos de resistencia: ¿es posible llegar a un acuerdo con Google? Y aunque las asociaciones y las empresas lleguen a un acuerdo, ¿quién dará voz a quienes no pueden hablar? Todas estas preguntas que me habitaron durante dos meses encontraron por supuesto respuesta gracias al compromiso a largo plazo de los habitantes de Quilicura. Por mi parte, tuve que tomar partido. El resultado de mi colaboración con RSQ y Corporación Ngen fue un mural en tríptico móvil (sobre tres tablas de madera de 0,8 x 1,4 m cada una), que ahora se usa como herramienta visual en eventos de defensa de los humedales. El primero fue el Congreso Socioambiental, que se celebró a finales de noviembre en el liceo Bicentenario del municipio. El mural busca representar a todas las personas, entidades (como el Estero Las Cruces o los data centers) y actividades que conocí o que oí durante mi investigación, proponiendo una imagen de la maraña. La pintura es así un soporte de investigación y un medio de comunicación. La composición en tríptico del mural determinó mucho la estructura de la escena. Hay una especie de oposición entre les protagonistas del panel derecho: coipos, pájaros (la tagua frente roja, la garza cuca, el pato rana de pico delgado, el perrito…); activistas enarbolando la ley 21.202 de protección de los humedales urbanos. Y, en el panel izquierdo, el edificio de Google, un data center que interpreté como una máquina monstruosa, un poco a mi pesar, porque era difícil representar todos los edificios que ocupan la vasta zona industrial — aquellos que explotan el agua de las napas freáticas. El panel central representa una escena de vida casi pacífica, mi imagen mental de los humedales sin sus beligerantes (si no miramos los incendios frecuentes, los animales muertos y las tierras secas...). Se pueden ver actividades como la tala de totora, y en el centro, el Estero Las Cruces que alimenta los humedales. Al fondo, representé los tres cerros, dominados por la Cordillera, por supuesto la entidad más importante de todo el país.
Quilicura, acrílica sobre madera, 140 x 240 cm, 2025.
Me gustaría continuar este trabajo, especialmente interrogando el término frontera. Abre un área de estudio muy grande que trasciende la ecología, conectando con los análisis decoloniales y la idea que las culturas se "criollizan" (Glissant), sumado a los estudios de género y a las teorías queer que cuestionan el orden binario del mundo. De manera similar que les bióloges muestran los límites de la noción de especie y de las categorías para hablar de la inextricabilidad de lo vivo, de los fenómenos de la vida en transformación continua; la vida que siempre escapa a la esencialización, al congelamiento o a la inmovilidad por fronteras definidas y estrictas, fáciles de representar, pero también de controlar, dominar y explotar. Como artista, lo que me interesa es lograr aplicar mis ideas. Estoy convencido de que no se trata simplemente de una aplicación práctica, sino de una manera tangible y muy real de inventar nuevas sensibilidades, con sus debilidades y, a veces, con la decepción de no estar a la altura de sus esperanzas. En mi estadía en la FAAD UDP tuve la suerte de participar en los grupos de trabajo realizados en conjutno con la Universidad de Leiden, Países Bajos. En ese encuentro se gestó el inicio de un proyecto de investigación sobre la intersección entre anfibios y teoría queer. Los anfibios son, por excelencia, los animales de los humedales: ni peces ni terrestres, animales que cruzan una frontera revelando su permeabilidad. Sería, sin duda, una continuación interesante, que tendría lugar en los Países Bajos, un país que, sin reconocerlo, es en sí mismo anfibio, construido contra el mar sobre un enorme humedal… Humedal O’Higgins, Quilicura, 2025. Para terminar, dejo al lector con esta foto de los humedales y su extraño puente de hormigón, cuya leyenda será la cita de Édouard Glissant: “Llamo Poética de la Relación a esa posibilidad de lo imaginario que nos mueve a concebir la globalidad inasible de un Caos-mundo como ése, al tiempo que nos permite hacer que despunte algún detalle y, muy particularmente, nos permite cantar el lugar que nos corresponde, insondable e irreversible.”[6] Tanguy Pitavy

Gracias a Nicolas Diaz y Matilde Grass del nucleo FAIR, Serena Dambrioso, Andrea Josch, Alejandra Celedon y Magdalena Bustamante de la FaAAD UDP, Léa Le Cloarec y Laurent Bogen del Instituto Francés, así como Marina Otero Verzier, para su apoyo y ayuda.

Notas

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Crédit typo : Homoneta de Quentin Lamouroux distribuée par La collective Bye Bye Binary sous CUTE licence.